Publications & Ressources WebONP n°108

« Maitrise des armements et désarmement », numéro spécial de la revue Stratégique, n°108 – 2015, 30 mai 2015

Alors que les relations tendues entre les deux principales puissances nucléaires font redouter à certains que l’arms control devienne une science morte, et dans le contexte morose de l’échec de la Conférence d’examen du TNP 2015, la revue Stratégique a choisi de consacrer un numéro spécial à la thématique du désarmement et de la maîtrise du désarmement pour identifier les conditions dans lesquelles de nouveaux progrès pourraient être réalisés ainsi que présenter des analyses théoriques et pratiques sur les réalisations passées.

Au niveau théorique, Alyson Bayles (Université d’Islande) a notamment montré que la maîtrise des armements suivait une évolution qui la conduit à adapter ses instruments en fonction du contexte, et qu’après l’âge d’or des années 1990, où la négociation de traités a été privilégiée, les années 2000 ont vu une remise en cause de ces mécanismes avec la montée des acteurs non-étatiques mais aussi l’adoption par l’administration américaine d’une logique de restriction de l’accès de certaines technologies à certains Etats jugés peu dignes de confiance. À ces yeux, la maîtrise de l’armement nécessite aujourd’hui un renouvellement de ses méthodes pour éviter de disparaître. Pour Jean-Pascal Zanders (The Trench), le désarmement ne s’appuie pas uniquement sur la destruction des armes mais également sur leur disparition au sein des doctrines des Etats. Dans un contexte où ceux-ci ne possèdent plus le monopole de la violence, la vérification devient de plus en plus importante et passe par la généralisation des contrôles hors site, de la surveillance étatique, de l’utilisation des TIC, du contrôle social, du suivi des pratiques industrielles et de la transparence. La question de la vérification est aussi évoquée par John Hart (SIPRI) qui note que l’abandon d’un système d’armes crée potentiellement une vulnérabilité qui doit être compensée par une confiance dans les mécanismes de vérification, mais également par le renseignement national et un travail constant d’innovation visant à anticiper d’éventuelles violations et s’y préparer. Ceci est globalement prévu par la CIAC et la CIABT, selon David Cumin (Université Jean Moulin Lyon III), qui a expliqué que ces deux traités concernaient le droit de la maîtrise des armements et le jus in bello, parmi de nombreux autres points communs. Enfin, toujours sur le plan théorique, Renata Delaqua (Brazilian Center for International Relations) a mis l’accent sur le concept de macrosecuritisation en l’appliquant aux efforts déployés par les ONG pour convaincre la communauté internationale de la menace constituée par les armes nucléaires et parvenir à une convention les interdisant. Malgré son manque de succès à l’heure actuelle, elle montre que la tactique poursuivie reprend les méthodes de la sécuritisation qui consiste à présenter une problématique sous la forme d’une menace sécuritaire en en accentuant les dangers et en discréditant ses éventuels fondements stratégiques et légaux. Par ailleurs, Benoît Pélopidas (Université de Stanford) a présenté un nouveau projet de recherche qui sera mené au Wilson Center visant à mieux comprendre l’histoire des idées liées au nucléaire militaire.

Se penchant sur un sujet plus particulier, Julien Malizard (IRSEM) a procédé à une revue de la littérature pour évaluer l’existence d’éventuelles retombées économiques liées au désarmement et a conclu que la majorité des études démontrent que la diminution des dépenses militaires pouvait avoir un rôle favorable dans le long terme mais que celui-ci dépend des conditions économiques et des choix effectués en matière de réaffectation des dépenses publiques, qu’il pouvait être très variable d’une région à l’autre et qu’il ne prenait pas en considération les gains ou pertes de sécurité et ses conséquences sur la confiance des agents. Matthieu Chillaud (Institut de stratégie Comparée), de son côté, a étudié le rôle du SIPRI et ses apports de données concrètes et indépendantes ayant permis de nombreux progrès en matière de maîtrise des armements.

Au niveau régional, Maria Strömvik et Emma Svärdh (Université de Lund) ont étudié le rôle joué par l’Union Européenne et ont présenté un bilan mitigé des clauses de conditionnalité liées aux armes de destruction massive, un impact fort des contributions monétaires de l’Union qui compense un manque d’idées novatrices pour faire progresser le désarmement à l’échelle mondiale. Jean-Loup Samaan (Collège de l’OTAN) s’est de son côté interrogé sur l’influence de l’architecture anti-missile israélienne dans la région proche et a montré qu’elle ne parvenait pour l’instant pas à dissuader les acteurs non-étatiques de se livrer à des activités de prolifération balistique. Il a insisté sur le fait que son déploiement ne pouvait en aucun cas servir de modèle dans d’autres régions tant le Moyen Orient est spécifique du fait de l’absence total de mécanisme de sécurité régionale et de maîtrise des armements.

Proposant une lecture rétrospective des accords liés à la sécurité en Europe et des mesures de confiance négociées dans le cadre de la CSCE/OSCE, Lars Wedin (ancien responsable du Ministère des Affaires étrangères suédois) a estimé qu’il fallait désormais revenir aux fondamentaux pour rétablir la confiance et préserver cet héritage de l’OSCE qui a notamment permis de renforcer la sécurité commune à long terme mais aussi de proposer des mesures permettant de stabiliser les crises dans le court terme. Pour Camille Grand (Fondation pour la Recherche Stratégique), la situation actuelle est paradoxale puisque les contraintes budgétaires poussent les Etats à réduire leurs dépenses militaires dans un contexte où le désarmement bilatéral Etats-Unis –Russie semble marquer durablement le pas. À ses yeux, l’absence de confiance n’exclut pas de conserver les initiatives mises en place pendant la Guerre froide, voire même d’aller plus loin, en s’appuyant sur des mesures de vérification et de transparence.