NucléaireONP n°108

Les ambitions nucléaires de l’Arabie saoudite en question

Benjamin Hautecouverture

Avec le conflit israélo-arabe, la question de l’accession de l’Iran au nucléaire militaire est devenue une pierre d’achoppement majeure de la sécurité dans la région moyen-orientale depuis le début du siècle. De plus, environnés au nord et à l’est par les États nucléaires ou au statut ambigu : Israël, Inde et Pakistan, les pays du Golfe en particulier se trouvent depuis la fin du siècle dernier à proximité immédiate d’un polygone d’insécurité potentiel ou avéré. Par ailleurs, l’énergie nucléaire possède depuis peu une forte attractivité dans la péninsule. Au total, pas moins de treize pays moyen-orientaux ont annoncé, entre 2006 et 2007, leur volonté de développer un programme nucléaire civil. Parmi eux, les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar) décidaient en décembre 2006 de lancer une étude de faisabilité sur un programme nucléaire civil commun. Le Yémen à son tour donnait corps à son ambition nucléaire. L’argument est avancé en termes d’indépendance énergétique, en termes de coût - ce qu’affirmait le Yémen il y a quelques années ; ou du fait de la raréfaction prévue des réserves d’hydrocarbures au cours du siècle, ou encore en termes de besoins croissants en électricité — comme le formule aujourd’hui l’Arabie saoudite. Le rapprochement des problématiques sécuritaire et énergétique rend le dossier nucléaire complexe alors que les deux ordres du jour coïncident dans la péninsule. L’Arabie saoudite en particulier, du fait de sa proximité stratégique avec Islamabad, qui pourrait avoir permis de financer le programme nucléaire pakistanais, et de sa rivalité stratégique avec l’Iran, concentre depuis quelques années les préoccupations de la communauté de l’arms control.

Selon le ministre saoudien des affaires étrangères cité par un rapport du CRS d’août 2006, l’énergie nucléaire était alors réputée « dangeureuse en elle-même. » Pourtant au mois de décembre de la même année, le même ministre déclarait que le pays cherchait à développer l’énergie nucléaire « pour des usages pacifiques, ni plus ni moins. » (d’après James A. Russell, Nuclear Proliferation and the Middle East's Security Dilemma: The Case of Saudi Arabia, Stanford university Press, 2012, pp.48-49). Un mois après la signature d’un protocole d’accord de coopération sur le nucléaire civil entre les États-Unis et les Émirats arabes unis (21 avril 2008), Washington et Riyad concluaient en mai 2008 quatre accords dont l’un prévoit la signature d’un MoU en matière de coopération nucléaire civile. En outre, le pays entrait par la même occasion dans le giron de la Proliferation Security Initiative (PSI) et dans celuide la Global Initiative to Combat Nuclear Terrorism (GICNT).« This agreement, commentait à l’époque laMaison Blanche, will demonstrate Saudi leadership as a positive non-proliferation model forthe region ». Au titre de ce MoU, le Royaume exprimait son intention de ne pas lancer de programme d’enrichissement de l’uranium.

Au plan multilatéral, l’Arabie saoudite est membre de l’AIEA depuis 1962 et partie au TNP depuis 1988. Le pays a conclu avec l’AIEA un accord de garanties en vigueur depuis 2009 et a ratifié depuis quelques années un certain nombre de conventions internationales importantes dans le domaine nucléaire :

  • La Convention sur la sécurité physique des matières nucléaires (CPPNM) est en vigueur dans le pays depuis 2009. L’amendement de 2005 à la CPPNM, qui en étend le champ d’application aux installations et au transport sur le territoire national, a été signé en 2011 mais n’est pas encore entré en vigueur.
  • La Convention sur la sûreté nucléaire est en vigueur depuis 2010.
  • La Convention de Vienne sur la responsabilité civile en cas d’accident nucléaire est en vigueur depuis 2011, ainsi que son amendement.
  • La Convention commune sur la sûreté de la gestion du combustible usé et sur la sûreté des déchets radioactifs est en vigueur depuis 2011.

Au plan régional, l’Arabie saoudite est partie à l’accord de coopération entre les Etats arabes d’Asie sur la recherche, le développement et l’entrainement en matière de sciences et de technologie nucléaires (ARASIA) depuis 2008. Cette accélération des engagements et des ratifications au cours des dernières années traduit à l’évidence une volonté forte de l’Arabie saoudite de s’intégrer dans la communauté internationale des Etats nucléaires responsables et non-proliférants alors que les allégations selon lesquelles le Pakistan serait en passe de livrer sur étagère des armes nucléaires au voisin saoudien ressurgissent régulièrement dans la presse depuis une dizaine d’années. A ce jour, ces allégations n’ont jamais été sérieusement étayées et résistent assez mal à l’analyse. Si un risque existe, il s’agirait davantage de transfert illicite de savoir-faire et/ou de technologies du Pakistan à l’Arabie saoudite. En tout état de cause, la forme que prend le positionnement saoudien est nécessairement liée à la progression du contentieux nucléaire entre Téhéran et la communauté internationale. A ce titre, il est généralement admis qu’un Iran puissance nucléaire militaire déterminerait l’Arabie saoudite à se lancer à son tour dans le développement d’un programme analogue, comme le formulaient par exemple Olli Heinonen et Simon Handerson pour le Washington Institute en mars 2014 : « A major probable consequence of Iran achieving a nuclear weapons capability is that Saudi Arabia will seek to match it ». L’accord nucléaire conclu entre l’Iran et le E3/EU + 3 le 14 juillet 2015 a pour le moment été accueilli par Riyad avec une certaine mesure.

Malgré les craintes récurrentes que soulèvent les ambitions nucléaires saoudiennes, en termes de prolifération mais aussi de sûreté en raison de son manque d’expertise, de culture nucléaire ou d’une autorité rompue à ces pratiques, le pays estime avoir des raisons objectives de lancer un programme électronucléaire d’ampleur : l’augmentation de la demande d’électricité des ménages et des entreprises est telle depuis le début du siècle qu’elle pourrait atteindre, selon les estimations, entre 107 et 250% à l’horizon 2030. Selon la World Nuclear Association, l’Arabie saoudite prévoit de se doter de seize réacteurs de puissance au cours des vingt prochaines années, le premier devant être raccordé au réseau électrique en 2022. Le nombre d’accords conclus avec l’étranger en matière de développement nucléaire s’est récemment accéléré. Au mois de mars 2015, l’Arabie saoudite et la Corée du Sud ont ainsi signé un accord pour 2 milliards de dollars destiné à « évaluer le potentiel » de construction de deux réacteurs nucléaires dans le Royaume, alors que le 24 juin 2015, Paris et Ryad ont signé un accord prévoyant une étude de faisabilité sur deux réacteurs EPR. L’évolution du cas saoudien dans les prochaines années sera riche d’enseignements, en particulier s’agissant de l’ampleur de son programme (maîtrise ou non du cycle du combustible) et de sa vérification (adoption ou non du protocole additionnel de l’AIEA).