VecteursONP n°107

Développement d’ICBM nord-coréens : analyse du nouveau rapport de 38th North sur le KN08

Emmanuelle Maitre

KN-08 lors d’un défilé en 2012, crédits : Reuters/KCNA

Le 7 avril 2015, l’amiral Bill Gortney, commandant du North American Aerospace Defense Command and U.S. Northern Command, affirmait devant la presse et pour la première fois de manière aussi explicite : «  Our assessment is that [the North Koreans] have the ability to put a nuclear weapon on a KN-08 and shoot it at the homeland ». Ces déclarations ont remis sur le devant de la scène ce missile intercontinental apparu pour la première fois en 2012 et qui, malgré son caractère non-opérationnel, représente une menace de taille et engage les Etats-Unis et les Etats de la région à travailler sur des stratégies de réponse.

Selon l’analyse de John Schilling publiée en mars 2015 sur le blog 38th North, le développement du KN-08 (connu également sous le nom de Hwasong-13 ou No-Dong-13) aurait commencé à la fin des années 1990 et mêlerait des technologies développées pour le missile Musudan et le lanceur Unha. Lors de ses premières apparitions publiques dans le cadre de défilés militaires en 2012 et 2013, de nombreux experts se sont interrogés sur le caractère réel du missile et ont estimé que les versions exposées étaient des maquettes. Néanmoins, la Corée du Nord a démontré depuis lors dans d’autres programmes (notamment le Unha) qu’elle disposait des capacités techniques nécessaires à la production des principaux composants du KN-08. Il y a donc peu de raisons de remettre en cause l’existence du missile, d’autant moins que les déclarations de l’amiral Gortney indiquent une réelle préoccupation américaine à son sujet.

Pour autant, faute d’essai, il est impossible de qualifier le KN-08 d’opérationnel et l’on se doit surtout de reconnaître que ses caractéristiques techniques restent empreintes de spéculations. À travers l’analyse des images disponibles, John Schilling estime que le missile a une taille de 17,1 m pour 1,9 m de diamètre. Il pourrait emporter une charge de 60 cm de diamètre, et d’un poids compris entre 500 et 700 kg. Pour une telle charge, sa portée estimée serait de 7000 km à 9500 km, lui permettant de toucher la côte ouest des Etats-Unis. Des doutes subsistent sur son lanceur-érecteur, mais Jane’s estime qu’il pourrait s’agir d’un châssis à 16 roues de type WS51200 (dont nous évoquions la provenance vraisemblablement chinoise dans l’ONP n°70). Ce TEL pourrait être déplacé sur des routes pavées mais son poids le rendrait peu praticable sur des terrains non-préparés, ce qui interroge sur le choix d’un système mobile mais difficile à dissimuler pour un ICBM à vocation stratégique. Côté propulsion, il s’appuierait pour ses trois étages sur des moteurs d’origine russe (quatre Scuds améliorés pour le premier étage et R-27 pour le deuxième et le troisième) dont certains fonctionnant à base de carburant liquide et ne pouvant être ravitaillé qu’en position de tir, rendant la préparation du lancement particulièrement lente.

Malgré les craintes de l’administration américaine, il semble peu probable que le KN-08 puisse être opérationnel avant 2018 voire 2020 au plus tôt, car de nombreux essais seront sans doute encore nécessaires pour assurer le bon fonctionnement des moteurs. Il s’agirait ainsi de poursuivre les essais des quatre moteurs du premier étage de type Scud, qui auraient commencé en mai 2014, ainsi que du moteur du deuxième et troisième étage qui s’inspirerait du missile air-air russe R-27. Ce-dernier serait plus problématique du fait de son utilisation d’un combustible basé sur un mélange de NTO et d’UDMH, technologie dont la Corée du Nord n’a pas encore démontré la maîtrise.

Par ailleurs, des essais devront avoir lieu pour corriger la trajectoire du missile et ses paramètres de vol, ainsi que pour vérifier le fonctionnement des véhicules de réentrée. Ces derniers essais nécessiteront de stationner un navire à proximité du point de chute du missile, une condition particulièrement complexe à mettre en œuvre vu la portée importante du vecteur. Enfin, l’affirmation de l’amiral Gortney est interprétée par des spécialistes comme Jeffrey Lewis comme signifiant que les Nord-Coréens sont capables de produire une tête nucléaire assez compacte pour être placée sur un missile, mais pas qu’une telle tête serait fonctionnelle après avoir été lancée sur un ICBM.

Dans le cas où la Corée du Nord parviendrait à surmonter ces obstacles, l’on pourrait s’attendre au déploiement d’une douzaine de KN-08 de première génération, basé sur les moteurs de R-27, caractérisés par une faible fiabilité et une précision très limitée. Ils pourraient être transportés sur terrain favorable et emporter des armes à fission d’une puissance de l’ordre de 10 kt. En raison de ces caractéristiques, et malgré le choix des Etats-Unis de préparer des capacités pouvant répondre militairement à cette nouvelle capacité, ce qui relève de la prudence , il semble que ce missile aurait à cette date une vocation principalement politique, permettant au régime de mettre en valeur sa capacité à frapper le continent américain. Si Pyongyang venait à maîtriser en interne les technologies du moteur du R-27, une version améliorée du missile pourrait être envisagée à partir de 2025. Le calendrier pourrait également être accéléré si la Corée du Nord recevait une aide étrangère pour son programme, ce qui semble à ce jour peu probable. Les prochains développements nord-coréens devront donc être suivis avec attention, notamment suite à la requête de Kim-Jong un de préparer le lancement d’un satellite en octobre 2015, occasion qui pourrait être saisie, selon les médias japonais, pour tester des composants liés au programme d’ICBM.